Blog non officiel consacré à Benoît Mariage, réalisateur et scénariste Belge.
23 Février 2013
Quel a été votre parcours avant les convoyeurs attendent ?
Benoît Mariage : J'ai étudié à l'INSAS, l'école de cinéma de Bruxelles, et après j'ai collaboré pendant deux ans à l'émission collective "Strip-tease", pour laquelle j'ai réalisé une demi-douzaine de sujets. Ensuite, j'ai fondé une petite société de production, une structure artisanale pour développer et produire des documentaires. En huit ans, j'ai tourné une dizaine de documents : le plus célébre, celui qui a reçu le plus de prix, était consacré au premier tour du Burkina Faso. Mais pour vivre, j'ai un autre métier, que je pratiquais six mois par an, et qui était de prendre des photos pour un journal régional Wallon. J'ai été confronté à peu près aux mêmes faits divers que le personnage de Roger dans le film. A la différence de Roger, je n'étais pas directement branché sur les fréquences de la police. Les épisodes de l'accident, du clandestin, sont des expériences vécues. Avec quelques aménagements scénaristiques, bien sûr.
Et vous avez eu envie de passer du documentaire à la fiction ?
B-M : Oui, j'ai eu envie d'écrire un long métrage. J'ai décidé avec mon prducteur de réaliser d'abord un court-métrage. C'était il y a deux ans: j'ai tourné Le signaleur qui a été sélectionné à Cannes à la Semaine de la Critique. C'est l'histoire d'un vieux monsieur qu'on va chercher dans son "home" pour être signaleur lors d'une course cycliste. Il retrouve une fonction sociale : on lui donne un brassard, on lui demande de barrer une route et il va lui ariver des tas d'aventures...Le Signaleur a reçu une vingtaine de prix. Dans le court, il y avait déjà Benoît Poelvoorde.
Vous vous connaissez depuis longtemps ?
Benoît Poelvoorde : On habite la même ville, Namur, qui n'est pas très grande ! On a eu l'occasion de se croiser, et de parler dt travail de Benoît pour "Strip -Tease". Par exemple d'un sujet qui se retrouve sous une forme décalée dans "Les convoyeurs attendent" : c'était une séquence qui avait fait beaucoup de bruit en Belgique, un reportage sur un père qui obligeait son fils à faire des compétitions de moto-cross.
Le sujet du film est donc le fruit de toutes vos expériences, à la fois de photographe, mais aussi de documentarise ...
B-M : Disons sa toile de fond. Par exemple, le milieu des colombophiles, ces gens qui peuvent passer des heures dans leur pigeonnier. J'avais été amené à en rencontrer parcequ'on m'avait demander de photographier des remises de coupe. C'est quelque chose de très Belge... Mais ce n'est qu'un cadre : j'avais davantage envie de parler de psychologie, de rapports humains, de raconter l'histoire d'un père de famille à l'aube de l'an 2000, vivant avec les pressions économiques, sociales, qu'on connaît tous. Sous la forme d'une espèce de fable sur la modernité, confrontée à des valeursfondamentales telles que la famille ou la paternité...
B.P : Il y a quand même d'autres éléments qui viennent plus ou moins directement de "Strip-tease" : tu avais fait un sujet sur l'imitateur d'Elvis, Mike Steven ; tu avais aussi filmé les gens de Radio Chevauchoir, une petite station d'amateurs montée par des paysans pour passer la musique qu'ils aiment, principalement du musette. Une radio qui a eu un succès fou ! Tu avais aussi consacré un reportage à l'instituteur qu'on voit dans la scène d'ouverture ...
La plupart des rôles secondaires sont tenus par des non-professionnels ?
B;M : Oui, mais il faut bien faire la distinction. Ce n'est pas un film de non-professionnels : Roger, son épouse, Félix, l'entraîneur, sont des comédiens professionnels. Les autres, non. Les adolescents n'avaient jamais fait de cinéma. Et les figurants apportent une couleur, une vérité que je n'aurais sans doute pas eues avec des acteurs.
B.P : Il y a une anecdote révélatrice à ce sujet : un jour, un comédien, retenu sur un tournage en France, n'a pas pu se libérer. Benoît a d'abord pensé à faire un casting dans son quartier, et puis s'est souvenu d'un type qu'on avait croisé dans un café, qui avait une chouette tête. On l'a retrouvé, il est venu, on a répété ensemble, on a tourné. C'est lui qui fait le père de Jocelyne, qui a la scène du "nonobstant". Il est parfait, non ?
Est-ce que le ton du film, ce mélange d'humour et de tendresse, trouve son origine dans le ton des reportages de "Strip-tease" ?
B.P : Non, pas spécifiquement. La Belgique a de toute façon une longue tradition documentaire...
B.M : Il y a dans "Strip-Tease" autant de regards que de réalisateurs engagés. Il n'y a pas de ligne éditoriale, pas de dogme. C'est vrai que j'y ai appris mon métier. A "Stip-Tease", on travaille dans des conditions qui ne sont pas habituellement celles de la télévision : pour un sujet de treize minutes, on a droit à dix jours de tournage, quinze de montage et on filme en 16 mm, pas en vidéo. Je pense que la formation par le documentaire est un plus quand on s'attaque à la fiction : on est plus sensible à ce qui peut se passer sur le plateau, moins attaché à la lettre du scénario. Quant à l'ironie, ça me paraît très propre à la Belgique : on est un petit pays, et le seul moyen de se faire valoir, c'est de rire de soi-même. J'espère que l'humour et la dérision rendent plus large et moins univoque la lecture du film. La façon dont comique et tragique se côtoient l'apparence peut-être à la comédie à l'italienne...
Où se situe l'action du film, et comment connaissez-vous cette région ?
B.M : Les personnages habitent dans la banlieue de Charleroi. Disons pour simplifier que Namur est une petite ville bourgeoise entre deux pôles industriels : Liège du côté de l'Allemagne, Charleroi du côté de la France. Mais charleroi est sur le déclin, vit sur son passé minier et sidérurgique. Pour mon journal, j'ai eu l'occasion de sillonner la Wallonie, et je connais ce coin. Je tenais à ces paysages fortement typés, où, sur une toile de fond industrielle, la nature commance à reprendre ses droits: c'est l'image du terril recouvert d'herbe où Roger va chercher Louise à la fin du film. On est dans le réalisme, mais le décor porte déjà une charge poétique assez forte.On taxe souvent les films Belges de surréalistes, et peut-être pour certains la porte ouverte sur le jardin évoquera-t-elle Magritte. Je me sens aux antipodes du surréalisme, plutôt dans une forme d'hyperréalisme. Le surréalisme au sens strict naît du rêve, de l'inconscient. Ici, on est rivé au réel, au terre à terre.
B.P : Moi, j'ai vécu là. Mon père qui était routier, a habité à moins d'un kilomètre de là ou on a tourné. Si j'aime ce film, c'est pour la justesse d'observation. Au scénario, on aurait pu imaginer quelque chose de très noir, de très triste. A l'arrivée, il y a beaucoup d'humour, et une énergie incroyable.
Le film serpente entre les différents personnages... Comment a évolué le scénario à partir des premières versions ?
B.M : Il y avait l'idée d'une mosaïque de personnages dont le dénominateur commun serait la solitude, le manque d'amour : Louise est en manque d'un père plus présent, Félix est en manque de relations, etc. Mais le scénario proprement dit a beaucoup changé, puisque, par exemple, Benoît a failli successivement jouer Elvis, dont le rôle, à un moment, était beaucoup plus développé, puis Félix, Roger, le père s'est peu à peu imposé comme le personnage principal. Sans doute parce que la relation du père à ses enfants est la plus riche, la plus universelle. Et je voulais absolument montrer sa rédemption -c'est un très grand mot- du moins sa prise de conscience après l'accident de son fils.
B.P : C'est ce qui m'a plu d'emblée dans le projet : ce sont des gens qui rament, mais qui gardent une énergie incroyable. Tant pis si leur énergie est gaspillée, ce qui se passe sans doute à l'échelle de la région toute entière.J'ai été saisi par l'image de cette porte qui s'ouvre en plein jardin, ce gamin qui passe inlassablement ce seuil absurde, avec toutes ses usines derrière lui qui appartiennent à un passé révolu, qui tourne encore mais qui ne rapportent plus rien. Cette porte est incroyablement symbolique : elle représente ce que chacun mise sur ses gosses. Mais la force du film, c'est qu'il n'est jamais fataliste : ces gens sont heureux de passer l'an 2000, d'être arrivés jusque-là...
C'est une des surprises du film : Benoît Poelvoorde nous a habitués à des personnages veules ou cyniques ou les deux ! Et là, il y a une incroyable humanité qui passe par le personnage de Roger.
B-P : Moi-même , j'ai été surpris que Benoît me propose le rôle ! Dans son court métrage " le signaleur", il y avait un plan où j'avais un geste de tendresse envers un autre personnage. Il a été coupé au montage, mais Benoît y avait vu quelque chose de très touchant. Quand il m'a proposé le personnage, je lui ai fait confiance. S'il était sûr que je pouvais être crédible, Ok... Mais j'insiste aussi pour dire que c'est un film où on s'amuse beaucoup : on a répété avec Benoît, j'ai un peu poussé mon accent, sans l'exagérer, il fallait que ce soit crédible pour les Belges. Il y a des moments très drôles.
Votre regard est volontairement plus populiste que misérabiliste...
B.M : Ce père, nous, on l'aime. Roger est un homme qui a peur, peur pour lui, peur pour sa progéniture, et donc il n'agit pas toujours à bon escient. Mais il est bourré d'énergie et de bonne volonté. La pression sociale et les valeurs qu'elle induit ne l'aident pas dans ce choix. Mais ce n'est pas le quart-monde. Roger s'en sort. on peut penser ce que l'on veut de son boulot, mais il fait vivre sa famille. A aucun moment il ne démissionne. Après, chaque spectateur choisit sa vérité : certains trouveront que Roger a tort de garder espoir, que l'an 2000 ne changera rien pour lui et sa famille. Mais l'optimisme de ces gens est une réalité, c'est la réalité. Et ce qui est en jeu - la transmission des émotions entre les parents et les enfants, la cohésion familiale- est indépendant du milieu social. Encore une fois, les motivations psychologiques m'intéressaient plus que la sociologie. Tous les pères, tous les enfants, toutes les familles de tous les milieux sont confrontés aux mêmes questions.
B.P : De la même façon que Benoît a rendu belle cette région où, a priori, personne aimerait vivre, j'a amé la façon dont l est parti de la chronique sociale pour atteindre une forme de réalsme poétque.
Vous avez pris des partis stylistiques forts : le noir et blanc, des compositions qui ressemblent parfois à des tableaux vivants, etc. Quelle est leur fonction ?
B.M : Notre souci était de transcender le quotidien et le banal pour lui donner une dimension poétique, à l'image des photographes comme Doisneau, Lartigue...Les partis pris formels étaient présents dès l'écriture . Ils ont été approfondis avec Philippe Guilbert, le chef-opérateur. Le noir et blanc installe d'emblée une forme d'abstraction. Et par la composition d'une image, on peut apporter de l'émotion et de la poésie, on peut manifier les personnages, donner à l'épilogue d'une chronique réaliste des airs de "happy end" hollywoodienne. On s'est aussi soucié de préserver un aspect intemporel au récit. Pour que cette histoire singulière puisse être appreciée comme une fable contemporaine. La scène du réfugié albanais contribue à la rendre actuelle. Elle apporte en tout cas l'idée de l'immigration, de non-reconnaissance de l'autre, l'idée aussi qu'il y a plus malheureux que mes personnages. Le plan du réfugié, cet homme sans tête, est un hommage direct à une photo de Raymond Depardon. Mon goût des cadres fixes vient-il de mon passé de photographe ? Je ne sais pas. En tout cas,ces partis prissont aux antipodes de ma démarche habituelle de documentariste. Mais je ne voulais pas faire des Convoyeurs Attendent un faux documentaire "fictionnalisé" ou un film social "caméra à l'épaule".
Que signifie le titre ?
B.M : C'est une expression colombophile, très courante en Belgique. Les convoyeurs sont des personnes chargées du transport des pigeons. Quand ils arrivent sur les lieux de lâcher, parfois à 1000 km de la Belgique, ils se renseignent sur la météo prévue sur le parcours des pigeons : Si la météo est bonne, ils lachent les oiseaux ; si la météo est mauvaise , ils retardent leur envol. Pour prévenir les propriétaires, on entend alors à la radio (où tous les samedis matins passent les messages colombophiles : les convoyeurs attendent. J'aime ce titre parce qu'il symbolise évidemment aussi l'attente des personnages, et puis il est extrêmement Belge.