Blog non officiel consacré à Benoît Mariage, réalisateur et scénariste Belge.
22 Janvier 2013
1990
Elif ou la vraie vie
Liégeoise, elle est devenue turque et musulmane par mariage. Intégration réussie et sérénité féminine. Elle s'appelle Elif.
Elle a vingt-quatre ans. Liégeoise, elle était serveuse dans un café. Turque, elle est l'épouse de l'aîné d'une famille d'Anatolie. Chantal est devenue Elif.
Son mariage avec Muzaffer est un choix fondamental: il a bouleversé sa vie, ses relations avec sa famille, sa religion. Elif s'est convertie à l'Islam, de plein droit, parce que «tout ce qui est écrit dans le Coran est logique». La tête couverte d'un foulard, Elif qui «n'a pas besoin de montrer à tout le monde ses richesses» raconte simplement sa vie, à Liège, puis aux côtés de Muzaffer.
Face à la caméra de Bige Berker et Benoît Mariage, «Elif, le choix de Chantal» raconte un itinéraire de femme et porte un regard original sur l'immigration et l'intégration. Sans complaisance malgré le détachement apparent des réalisateurs.
Chantal avait dix-sept ans lorsqu'elle a rencontré Muzaffer, travailleur immigré turc de quinze ans son aîné. Cinq ans plus tard, Chantal, au coeur de l'Anatolie, est devenue Elif. Dans la ferme de ses beaux-parents, elle élève ses deux enfants et vit pour Muzaffer.
Dans un quartier populaire de Liège, sa mère, se souvient de Chantal mais ne veut pas connaître la nouvelle Elif. Ce départ, elle l'a vécu la rage au ventre. Il n'y avait rien à faire. Sinon pleurer. Et aujourd'hui, les larmes se sont taries. Reste l'incompréhension. Et le rejet masqué sous l'indifférence.
Chantal était une rebelle. Elif est soumise, douce, adulte. Elle porte un regard attentif sur Muzaffer, un «bel homme, compréhensif» pour lequel elle est devenue la femme qu'il espérait. Son visage est calme et elle voit sa vie de femme et de mère sans heurt, sans dispute, aussi simple que les gestes immuables de ses belles soeurs.
A travers ce portrait à plusieurs voix, «Elif» raconte une intégration réussie, celle d'une Européenne en Turquie. Loin des «Jamais sans ma fille» ou des enlèvements d'enfants. En épousant Muzaffer, Elif a trouvé l'apaisement et une nouvelle famille. Au prix de l'abnégation totale? «Il n'y a pas de révolution féministe ici, dit Elif, les femmes travaillent beaucoup, elles obéissent sans récriminer et respectent l'autorité de l'homme». Pour Elif, le choix ne s'est pas posé. Elle a accepté cette logique. Et n'en souffre pas. Au contraire, cette organisation familiale lui convient parfaitement.
Par contre, les interrogations assaillent Muzaffer. Dans quelle religion élever ses enfants? Faut-il accepter un mariage mixte? Dans son pays, il n'est plus Turc. En Belgique, il n'est pas Belge. Son vieux père et sa mère cultivent des champs dont il héritera un jour. Reprendra-t-il le chemin de la ferme ancestrale? Toutes ces questions, il les porte en lui. Et en décharge totalement son épouse. C'est le prix de la sérénité.
Une sérénité brisée dans les dernières images, superbes: la vieille maman turque berce un enfant et chante son fils sans pays. A l'arrière-plan, Elif éclate en sanglots.
DOMINIQUE LEGRAND